P r o l o g u e
P r o l o g u e
Les clients du salon de coiffure de ma mère semblaient s’être passés le mot pour tous venir dans la même journée. Maman était débordée et, ne souhaitant pas s’encombrer du fardeau que j’étais, m’avait envoyé jouer dehors dans la cours. Par contre, ma grande sœur, elle, disposait des deux étages du haut pour faire ce qu’elle voulait.
Les balançoires ne me tentaient pas ; j’y passais déjà toutes mes journées et à mes yeux, elles n’étaient là que pour la décoration. Quelle décoration, après tout ? Elles étaient bleues, couleur qui contrastait avec le blanc immaculé de notre belle demeure.
Maman m’avait interdit d’aller dans son jardin, et bien qu’étant frustrée, je comprenais pourquoi; je finissais toujours par trébucher sur un caillou invisible et arracher toutes ses plantes lors de ma chute. Ce n’était pourtant pas ma faute si tous les petits lutins du jardin faisaient tout pour être mesquins avec moi.
Je pouvais toujours aller dans ma cachette. Mais si quelqu’un me suivait ? Pire : si l’un de ces petits vilains monstres devinait où était ma cachette ? Il le dirait à tout le monde, et adieu mon petit coin rien qu’à moi ! Non, je devais être persuadée que personne ne me suivait.
Regardant à gauche et à droite, m’assurant que personne n’était dans les parages, j’avançai sur la pointe des pieds vers les escaliers devant la porte d’entrée. Puis, à ce qui me semblait être une vitesse hallucinante, j’obliquai vers la gauche avant d’avoir mis le pied sur une marche.
Je me retrouvai dans un petit jardin. Un sentier tout tracé faisait le tour des fleurs plantées par maman. Il y avait des arbres tout le tour, donnant l’impression d’être à l’abri du monde. Entre chaque arbre se trouvait une petite haie taillée en boule. Il y en avait partout, sauf en deux endroits. L’entrée du jardin, et… l’entrée de ma cachette.
Étant jeune, j’étais certaine que personne, à part moi, n’y avait jamais mis les pieds. Avec le recul, je me rends compte que si un lac y avait été creusé et si des arbres y avaient été plantés, il y avait forcément quelqu’un qui y avait déjà mit les pieds. En outre, les voisins pouvaient aisément voir ma cachette de leur fenêtre. Mais, à huit ans, je préférais me fier à ma tête de cochon et me persuader moi-même que j’avais découvert là un endroit magique.
Peut-être l’était-il vraiment. Partout où j’allais, de vilains démons me suivaient partout ; dans la noirceur comme dans la lumière. Par contre, chaque fois que je mettais les pieds dans ma cachette, j’avais toujours la certitude d’être complètement seule, sans toutefois me sentir abandonnée. C’était une solitude apaisante.
Le lac devant moi était profond et semblait sans fin. Je ne me penchais jamais en avant pour tenter d’apercevoir son fond ; j’étais certaine que maman me l’aurait interdit. Juste pour ça, je me trouvais extrêmement mature pour mon âge.
Levant la tête vers les pommiers au-dessus de moi, j’aperçu une belle pomme rouge. Elle semblait juteuse et sucrée. Il me la fallait ! Je sautai et sautai, toujours plus haut, souhaitant qu’il me pousse des ailes pour que je puisse l’atteindre. Elle était bien trop haute ! Et moi qui n’avais jamais su grimper aux arbres, pensais-je avec amertume.
Si la cueillir moi-même était au-delà de ce que je pouvais accomplir, en prendre une dans le frigo semblait être la solution idéale. Abandonnant ma cachette et son lac sans fond, je rebroussai chemin vers la maison, gambadant à travers la jungle terrifiante qu’était mon petit jardin.
J’avançais en mettant toujours un pied plus loin que le pas précédant. C’était là mon jeu favori. Ou alors je faisais les plus petits pas possible, me disant que s’il y avait un concours là-dessus, je le gagnerais très certainement.
Je montai les marches en bois de notre porche, poussai la porte et pénétrai dans notre maison, apparaissant au milieu du salon de coiffure de maman sous les salutations de toutes les dames présentes dans la pièce.
-Eh bien, eh bien ! Si ce n’est pas notre petite Abby qui débarque ! s’écria joyeusement une dame que je ne me souvenais pas avoir déjà rencontrée.
-Viens me faire un bisou, ma belle ! renchérit une personne âgée avec une mouche sur le visage qui me fit immédiatement tourner la tête, cherchant des yeux quelque chose de plus agréable à regarder.